Les habitants de Lucy-sur-Cure demandent l'abolition de l'esclavage
Extrait du cahier de doléances de la commune de Lucy-sur-Yonne. 1789. Arch. dép. Yonne, 1 B 600.
En mars 1789, les habitants de Lucy-sur-Yonne, comme tous les Français, ont porté à la connaissance du roi, à sa demande, leurs doléances. Dans cette paroisse rurale du sud de l’Yonne de 505 habitants environ, les doléances ont été nombreuses et particulièrement bien organisées, en différents chapitres.
De façon assez surprenante pour une paroisse rurale assez peu peuplée, les doléances exprimées se placent sur un niveau général et théorique, contrastant fortement par rapport aux cahiers de doléances des paroisses limitrophes comme celles de Crain, de Coulangeron ou Châtel-Censoir qui portent des doléances extrêmement locales reposant sur la situation de leur territoire ou de leur communauté. Ainsi, deux des premiers paragraphes du premier chapitre sont très particuliers et assez rares dans les cahiers de doléances.
Les habitants veulent que en effet que les États généraux « 3° Aboli[ssent] l’esclavage et la traite négrière ; 4° Accord[ent] aux colonies les mêmes formes d’administration qu’aux provinces de France, les mêmes droits, les mêmes privilèges, et plus de faveurs encore pour les attacher d’avantage [ sic ] à la métropole ». Ces doléances ne sont absolument pas reprises dans le cahier de doléances du tiers-état du bailliage d’Auxerre , contrairement aux 5e et 7e demandes du cahier de Lucy-sur-Yonne qui demandent l’abolition de la servitude personnelle et de la servitude liée à la terre là où elles existent encore sur le territoire français.
Peu nombreux sont les cahiers de doléances qui s’inquiètent de la situation des esclaves et plus encore des colonies en tant que telles ; ces préoccupations sont même uniques dans l’Yonne :
- parmi les cahiers du tiers-état : 12 cahiers de bailliage ou de sénéchaussée (sur 164, soit 7,5%), comme celui de Charolles (Saône-et-Loire), mais une poignée seulement de cahiers de paroisse comme celui de Toulon-sur-Arroux (Saône-et-Loire) ou celui de Champagney (Haute-Saône)
- parmi les cahiers de la noblesse : 3 cahiers demandent l’abolition de la traite et/ou de l’esclavage (sur 150, soit 2%) et 7 évoquent le sujet de façon peu précise
- parmi les cahiers du clergé : 8 cahiers demandent l’abolition de la traite et/ou de l’esclavage (sur 155 soit 5%)
Les demandes sur le statut des colonies ont sans doute été moins étudiées que celles sur l’abolition de l’esclavage, mais elles semblent avoir été encore plus rares. Pourtant, les habitants de Lucy réclament non seulement le même statut pour les colonies ultramarines que pour les provinces françaises d’Europe mais même « plus de faveurs ». En effet, la possession des colonies étaient l’enjeu de rivalités entre la France et l’Angleterre ; ces territoires pouvaient aussi demander à faire sécession. Il était donc important de les attacher à la métropole.
L’origine des préoccupations des habitants de Lucy-sur-Yonne sur des colonies qui sont bien éloignées de leur paroisse et de leurs propres difficultés est difficile à percevoir. Les habitants réclament une égalité juridique de fait des habitants du territoire, y compris dans les colonies - même s’ils continuent à parler des trois ordres- , mais aussi de tous les territoires, ce qui est particulièrement rare.
Une personne a nécessairement eu une influence forte sur ses concitoyens lors de la rédaction du cahier de doléances pour qu’il soit si particulier. Il s’agit probablement du syndic, François Tenaille de La Motte, dont l’influence est certaine puisque l’année suivante, en 1790, il a été le premier maire élu de Lucy-sur-Yonne. Cet homme est fils de Pierre Tenaille de La Motte et de Marie-Anne Gandouard qui se sont mariés le 2 déc. 1730 à Châtel-Censoir ; il a été baptisé le 3 janvier 1739 à Surgy dans la Nièvre. Il était apparenté, par sa mère, à Nicolas Gandouard qui, lui, est décédé en Guadeloupe en 1772, mais ce lien est lointain. Nicolas Gandouard, fils d’un perruquier de Clamecy, petit-fils d’un huissier, était né en 1729 ; soldat, il partit en garnison en Guadeloupe au milieu du XVIIIe siècle et s’y installa ; décédé dans la misère, il est peut-être resté en contact avec sa famille et a pu transmettre des renseignements sur la vie dans l’île.
A. Mirot, « Un Clamecicois en Guadeloupe au XVIIIe siècle : Nicolas Gandouard », Bulletin de la Société scientifique et artistique de Clamecy, 1938 (62e année, 3e série, n° 14), p. 126-135.
Mais le lien entre Nicolas Gandouard et François Tenaille de La Motte est ténu et dans la mesure où les frères et sœurs de Nicolas Gandouard restés en France étaient persuadés que leur frère avait fait fortune alors qu’il est en réalité décédé dans la misère. Il n’est donc pas certain du tout que ce soit de cette façon que les habitants de Lucy-sur-Yonne ont été sensibilisé à la cause des colonies et des esclaves.
Bien que moins de 10% des cahiers de doléances envoyés à Versailles aient abordé la question, l’abolition de l’esclavage a fait l’objet de nombreux débats à l’Assemblée nationale. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen d’août 1789 et la constitution de 1791 ne mettent toutefois pas fin à l’esclavage. Ce n’est que le 4 février 1794 que la Convention abolit une première fois l’esclavage dans les colonies françaises, avant son abolition définitive le 27 avril 1848.
