Le baptême d’un jeune "sauvage" à Auxerre en 1729
Le 4 juin 1729 eut lieu en la cathédrale d’Auxerre une cérémonie inhabituelle, celle du baptême d’un jeune "sauvage" d’une dizaine d’années originaire d’une tribu amérindienne de Louisiane, après six mois de catéchèse. Le jeune Palimengo a été ramené en France par la famille Guénot qui a vécu plusieurs années en Louisiane.
Il était en effet habituel, pour les Européens aisés qui s’installaient en Amérique pour un temps plus ou moins long, d’acheter sur place des esclaves, y compris des Amérindiens et pas seulement des Africains amenés là par la traite des nègres – les textes de l’époque distinguent d’ailleurs parmi les esclaves les "noirs" et les "sauvages". Des enfants, en particulier des enfants de chefs de tribus, pouvaient aussi être confiés aux Français comme gage à la suite d’une défaite. C’est peut-être ce qu’il s’est passé pour le jeune Palimengo, fils d’un chef chitimacha : entre 1706 et 1718 ce peuple a en effet pris les armes contre les Français qui ont colonisé la Louisiane à partir des dernières années du XVIIe siècle et a été battu.
Deux hommes de la famille Guénot étaient présents en Louisiane en 1717 et peut-être plus tôt encore : à cette date, ils faisaient partie d’envoyés apportant des cadeaux à des chefs de la tribu Toqui-Patchi dans le but de les détacher des Anglais, dans le cadre de la rivalité franco-anglaise en Louisiane. Un Guénot a participé à la fondation de la Nouvelle-Orléans trois ans plus tard et un autre, ou le même, a fait partie d’un groupe d’officiers sur la concession Sainte-Catherine qui a été attaquée en 1722 par les Natchez, alliés des Anglais ; ce Guénot a d’ailleurs été blessé lors de cette attaque. Il est difficile, sans une étude beaucoup plus approfondie, de savoir quel a été le rôle exact du maître du jeune Palimengo, Pierre Guénot de Tréfontaine, en Louisiane mais il est vraisemblable qu’il a acheté le jeune garçon ou que celui-ci lui a été offert.
Le baptême a bien entendu été inscrit sur le registre de la paroisse des maîtres du jeune Palimengo ; ce registre paroissial (p. 241 et 380-381) indique également son décès moins de trois ans plus tard. Il est en revanche tout à fait inhabituel qu’un baptême fasse l’objet d’un long acte copié dans un registre de la cathédrale. En fait, de telles cérémonies, baptême d’un « adulte » et d’un non-européen, étaient rares ce qui explique à la fois la solennité de la cérémonie - présidée par l’évêque d’Auxerre, la veille de la Pentecôte comme si l’Esprit saint s’apprêtait à descendre sur ce jeune « sauvage » - et le retentissement qui en a été fait : l’abbé Lebeuf en a tiré un article de neuf pages pour le numéro de juin 1729 du Mercure de France.
Il est très difficile de savoir quel est le statut exact du jeune Palimengo et il n’est pas certain qu’on se soit posé la question à l’époque. Officiellement, sur le territoire français (métropolitain) et en tant que chrétien, il ne pouvait être considéré comme un esclave au sens juridique du terme. Il était sans doute un serviteur de la famille, logé, nourri et vêtu, recevant peut-être une petite rémunération en sus ; mais il était vraisemblablement dans une dépendance totale par rapport à ses maîtres puisqu’il n’avait pas de famille ni de connaissances à Auxerre en dehors de l’entourage des Guénot.
Bibliographie :
Pierre Le Clercq, "Deux esclaves dans les pays de l'Yonne", Généa-89, n° 121 (janvier-mars 2009), p. 86-87.


